samedi 9 mai 2015

Home de Toni Morrison



Difficile, quand on garde un souvenir tellement fort de Beloved, de ne pas être un peu déçue par tout autre roman de Toni Morrison... Home est un court roman, il se lit vite. Il n'en est pas moins fort, touchant, dans sa briéveté et sobriété. 
Frank est le personnage principal. Tantôt évoqué à la troisième personne, tantôt à la première, c'est lui qui donne à l'auteure et narratrice la voix de son récit, c'est lui qui, en réalité, la met dans l'impossibilité de narrer ce que c'est que la guerre, le froid ou la chaleur intenses: "Vous ne savez pas ce que c'est que la chaleur tant que vous n"avez pas traversé la frontière entre le Texas et la Louisiane l'été. Vous ne pouvez pas trouver de mots pour la capturer. Les arbres renoncent. les tortues cuisent sous leur carapace. Décrivez-moi ça si vous savez comment."
Rentré au pays, hanté par le cauchemar qu'a été la Guerre en Corée, il traverse les états pour secourir sa soeur menacée de mort. Racisme, pauvreté, ségrégation, indifférences et maltraitances traversent le roman. . Une chose m'a surprise, agréablement finalement: c'est que Toni Morrison ne prend pas la peine de préciser que ses personnages sont des Noirs, et évoluent dans un monde de Noirs américains (afro-américains on devrait dire, quelle aberration...) et d'ailleurs, pourquoi devrait-elle le préciser? Prévient-on le lecteur lorsqu'il s'agit de Blancs? Cela dit, ça a quand même largement son importance, dans les romans de Morrison
Autant le dire tout de suite, si le récit à multiples personnages et cette voix de Franck qui sépare les chapitres sont très prenants, si pas mal de passages sont choquants et malheureusement sans doute très réalistes, et si on devine une écriture travaillée, sobre et fracassante, je n'ai pas été convaincue par la traduction. Les dialogues notamment sont à peine crédibles, ainsi que dès que la narration se veut orale... 
J'avoue, lire en français me repose, mais je me dis souvent que la version originale est quand même la meilleure.
Si ce n'était pas du Toni Morrison, je dirais que ce roman est excellent. Mais je dis que c'est un bon cru, qui en peu de mots, en dit beaucoup sur les Etats-Unis.

Couleur de peau: miel, de Jung

Je n'aimerais pas que ce livre suscite la pitié, plutôt qu'il touche les gens par son humour, sa charge émotionnelle et son ton décalé".
Et bien c'est gagné! Le lecteur est interpellé gaiement par un orphelin coréen qui nous incite à réfléchir à sa situation et celle de son pays, se moquant tour-à-tour des Longs Nez et des Chinetoques, tout en nous parlant de l'émotion ressentie lorsqu'il peut poser sa tête sur les genoux de tante Yvette.
Que penser de l'adoption? Jung s'interroge. Indignation de cette vague d'orphelins en Corée du Sud et du statut des femmes dans les années cinquante, humilié par son statut d'adopté, mais élevé dans une vraie famille avec des frères et soeurs affectueux, sauvé d'une mort probable, d'une existence difficile...


Pourtant tout n'est pas tout rose pour le petit Jung: ses parents adoptifs ne sont pas des perles en matière d'affection et de tolérance et il en aurait bien besoin. Son effronterie cache la mélancolie de ne connaître sa mère qu'il aime plus que tout, et malgré tout, et l'étrangeté de ne plus connaître son pays, dans lequel il a pourtant vécu cinq ans.
Enfin, les illustrations sont claires, gaies, touchantes.

A la fin du roman graphique, Jung nous explique comment il en est venu à écrire ce livre si différent de ce qu'il avait fait jusqu'ici: le besoin d'aborder le thème de l'adoption, acte qui n'est pas anodin et à appliquer avec précaution. On comprend que dans son cas, c'est l'amour sans restriction de ses frère et soeurs qui ont rendu sa vie plus facile, mais ses parents adoptifs n'ont pas compris ses besoins.

Ce roman est le premier tome d'une série de trois et il a été adapté en 2012 au cinéma. J'ai hâte de découvrir la suite!





vendredi 8 mai 2015

Deuxième génération, de Michel Kischka

Bien sûr, on ne peut pas ne pas penser à Maus, d'Art Spiegelman, en ouvrant ce roman graphique, et je permets de le rappeler parce que l'auteur lui-même en parle comme d'une référence.
Michel Kischka, alias Mitchi, est un auteur de bandes dessinées humoristiques reconnu en Israël - d'où ces illustrations qui tirent sur le comique alors que le récit est grave - qui a une révélation en lisant ce fameux Maus. Il mettra quand même 7 ans, si je ne me trompe pas, à l'écrire et illustrer.
Ce roman graphique n'a rien d'original dans le sens où ce genre de romans autobiographiques et historiques s'est largement développé ces dernières années, mais il n'en est pas moins intéressant et bouleversant.
Mitchi grandit en Belgique, dans une famille de trois enfants, dont les parents ont été marqués, traumatisés, l'une par une éducation peu affectueuse et l'autre par sa déportation à Auschwitz, dont il reviendra "tout seul au monde".
Pendant l'enfance de Mitchi, son père parlera très peu de son passé, tandis que sa mère justifie l'autorité et les droits sans dérogations de celui-ci par les trois années de souffrance qu'il a endurées.
Ce n'est qu'une fois les enfants adultes et après un fait tragique que la parole se libérera dans la famille, unie autour de la Shoah.
J'ai particulièrement aimé la description du père, affectueux, aimant, mais obnubilé par son expérience jusqu'à la saturation.
Les traits sont clairs, ce qui rend la lecture facile et agréable, un bon roman graphique que je conseille à tous ceux intéressés par le sujet, amateur de BD ou non.


Voici le site de Michel Kiscka, si vous voulez aller plus loin dans votre découverte: http://fr.kichka.com/

dimanche 3 mai 2015

Homme invisible, pour qui chantes-tu?, de Ralph Ellison


 Cet homme invisible, protagoniste du roman, n'a pas de noms - oui, au pluriel, car on l'affuble, pourtant, de différents noms selon ses fonctions - ni de physique, vraiment, sa seule particularité étant d'être jeune et noir, dans les Etats-Unis des années 40 tout d'abord dans le Sud puis à Harlem.
Il se dit invisible - et vous comprendrez enfin pourquoi si vous lisez tout le roman - mais il est bien tout de chair, de sang et de nerfs. Son corps est entraîné, poussé, provoqué, bousculé, maltraité, utilisé, manipulé, dans une succession d'événements dont il ne connaît ni les tenants ni les aboutissants.
Jeune étudiant, le narrateur obtient son inscription à la plus grande université noire du Sud grâce à ses résultats mais surtout lors d'un combat humiliant que des pontes blancs organisent. 
Une fois à l'université, il commet une erreur impardonnable en désirant révéler la vie misérable d'un ancien quartier d'esclaves, et est envoyé à New York sous de faux prétextes. 
Il en faudra beaucoup pour que le jeune homme reconnaisse que l'obéissance et le respect aveugle envers les Blancs  ne l'entraîneront nulle part, que sa voie est de toute manière tracée.


Harlem, 1960s.  Photo by Shawn Walker

L'accumulation d'expériences humiliantes le pousse à se révolter, et le voilà embrigadé dans l'une de ces nombreuses organisations activistes qui sévissent alors à Harlem. On le suit, à moitié aveuglé par un rôle qu'il ne saisit pas vraiment, au coeur d'une communauté noire en colère.

Harlem 40's, Louis Stettner


Le roman est saisissant, galopant d'un événement à un autre et entrecoupé de méditations existentielles du héros qui cherche à saisir le but de sa vie et le chemin à prendre, dans ce monde gouverné par et pour la communauté blanche. On y travers le sud mais surtout Harlem, berceau des mouvements activistes noirs. 
Enfin, j'aime le style, typique de ces années, direct, jazzy, moderne. 
Classé aux Etats-Unis comme l'un des meilleurs romans du vingtième siècle, je suis surprise qu'il soit si peu connu en France, car il a tout d'un classique. 
Homme invisible, pour qui chantes-tu? - Invisible Man en anglais - est le seul roman publié par Ralph Ellison

Sur le net:
Si vous voulez en savoir plus sur cette période, il y a une page très intéressante à ce propos sur Wikipédia:  http://fr.wikipedia.org/wiki/Harlem

Je désire être honnête avec vous - exploit que, par parenthèse, je trouve d'une extrême difficulté. Lorsqu'un homme est invisible, les problèmes du bien et du mal, de l'honnêteté et de la malhonnêteté, lui apparaissent si changeants, si fluctuants, qu'il les confond, au gré de la personne qui se trouve regarder à travers lui à tel moment. Eh bien, à présent, j'essaye de regarder à travers moi-même, ce qui comporte un risque. Je n'ai jamais été plus détesté que lorsque j'ai essayé, comme je viens de le faire, d'exprimer avec exactitude ce que je sentais être la vérité.




samedi 2 mai 2015

La semence de l'éternel

Il poussait toujours des soupirs éhontés aux premiers bruissements de feuilles, aux éclosions de ces verts duvets étincelants fermement accrochés aux branches. Lui - disait-il - n'aimait que le noir, ne jurait que par la plume du corbeau, l'oeil charbonneux, la suie de cheminées lugubres, la crasse des  fabriques délabrées. De fait, claquant ses bottes de goth sur le trottoir, le cuir serré, il ne manquait de faire naître des sourires attendris quand ils n'étaient pas condescendants sur les lèvres des passants. L'envie venait, inévitable, d'y passe un coup de ciseaux à cette chevelure à la Ozzy Osbourne et de virer ces lunettes cachant yeux et rides. Il serait alors comme tout le monde: la quarantaine, un peu gras, souriant.
Boudeur, effronté, cynique, ado attardé, tout y passait, surtout le dernier. Il n'avait rien compris, s'était arrêté en chemin.
Puis on l'interrogeait au détour d'un verre. Le voilà désarmé.
"Le printemps disait-il, c'est la fuite vers la mort. Moi je rêve d'une neige éternelle, une semence en devenir qui ne se réveillerait jamais."