dimanche 14 juin 2015

Motel Blues, de Bill Bryson


Bill Bryson, c'est un peu ce genre de mec qui a bien envie d'être copain avec vous et qui vous raconte des anecdotes amusantes de son dernier voyage dans l'intention de gagner votre sympathie. Dans son récit, dont le but est de vous ferrer, il y a de tout: de la dérision bien sûr, de l'humour et de la critique.

Au début, on aurait tendance à penser: "il est un peu lourd celui-là" quant à ses clichés, et puis finalement pointe une certaine sensibilité, une certaine fragilité, ou bien faiblesse, qui nous attendrit, et le tour est joué: on écoute la suite du récit, on pose des questions, on attend la suite fasciné et quand le récit est fini, on échange les coordonnées dans l'espoir d'une prochaine rencontre et de nouvelles aventures.
Et nous voilà, énième conquis par ce gentil garçon attendrissant.


 
                                 Je suis né à Des Moines. Ce sont des choses qui arrivent. 


Bon, ce que je veux dire, c'est qu'il suffit de quelques lignes pour se convaincre que Bill Bryson est un garçon tout-à-fait abordable et cool, puis de quelques pages encore pour se dire que finalement, peut-être pas. Car dans Motel Blues, récit de son parcours des Etats-Unis d'Est en Ouest, Bill Bryson observe, ressasse le passé, mais ne fait pas de rencontres mirobolantes et même, dirais-je, se tient en général à l'écart de la populace quelle qu'elle soit. 
Son évocation des States n'en reste pas moins originale et intéressante pour divers points:
1. c'est le regard d'un Américain exilé depuis longtemps en Angleterre qu'il porte sur son pays maternel
2. c'est le regard d'un gars du Midwest - Iowa - au travers de celui de son père décédé qui a trimballé sa famille dans des lieux plus incongrus les uns que les autres pour les traditionnelles vacances annuelles
3. Bill Bryson évite systématiquement grosses villes, hauts lieux touristiques, pour ne s'arrêter que dans des patelins sans importance, ce qu'on appelle l'Amérique profonde"

 En tout cas, les premiers explorateurs français qui traversèrent le nord-ouest du Wyoming ont jeté un coup d'oeil aux montagnes et se sont exclamés: "zut alors! Hé! Jacques, vise-moi ces montagnes. On dirait tout à fait les tétons de ma femme. " C'est bien typique des Français, ça. Ils faut qu'ils réduisent tout à un niveau bassement sexuel. Remercions la Providence qu'ils n'aient pas découvert le Grand Canyon, c'est tout ce que je peux dire. Et ce qu'il y a de remarquable, c'est que les Tetons ressemblent autant à des nichons qu'à une poêle à frire ou à une paire de chaussures de marche. En un mot ils n'évoquent pas du tout une paire de nichons, sauf peut-être pour des hommes désespérément solitaires qui ont quitté leur foyer depuis très, très longtemps. Personnellement, j'ai trouvé qu'ils ressemblaient un peu à des nichons.
      
S'il est plein d'humour, le ton n'est jamais vulgaire, et Bill Bryson n'est pas en reste pour décrire sans emphase des paysages d'une splendeur toute simple.
Bref, ce roman offre un voyage original à travers les Etats-Unis, son histoire et sa culture, que Bill Bryson ne manque pas de critiquer tout en y étant lui-même très attaché: cuisine, base-ball, musées en tout genre -sauf artistiques! - guerres historiques, politique américaine font partie de son génome et si sa migration en Angleterre a légèrement transformé le regard qu'il porte sur son pays, il n'en est pas moins profondément Américain, par son humour et certaines de ses réflexions.


samedi 13 juin 2015

Posy Simmonds et le monde littéraire




Je connaissais Tamara Drewe de l'époque où je vivais en Ecosse et où le journal the Guardian publiait des épisodes de cet album, mais mes lectures étaient sporadiques et il me manquait quelques éléments.
D'entendre parler de l'adaptation de son autre album, Gemma Bovery depuis quelques temps m'a donné envie de replonger dans cet univers, et j'ai d'abord emprunté Literary Life - même titre mais traduit en français - puis enchaîné sur Tamara Drewe, cette foi-ci lu du début à la fin!

Dans ces deux romans graphiques, Posy Simmonds s'attaque à un thème peu abordé - en tout cas de ce que j'en juge de mes lectures!- l'univers de la littérature. Dans Literary Life, série de planches indépendantes les unes des autres, on retrouve pêle-mêle écrivains de tous âges et réputation, libraires, lecteurs, conjoints d'écrivains, personnages littéraires et le plus insolite de tous, Docteur Derek qui, accompagné de l'infirmière Tozer, s'occupe d'écrivains en panne d'inspiration ou souffrant de troubles d'écriture -plagiat, clichés, page blanche, etc... - 


Dans Tamara Drewe, on reste plus ou moins dans la même atmosphère mais cette fois-ci les planches font partie d'un seul et même récit aboutissant à une chute digne d'un roman policier -léger, quand même! - Ecrivains en résidence en pleine campagne anglaise confrontés à un couple d'écrivain et sa femme qui gère tout pour que ses écrivains chéris puissent écrire dans une tranquillité absolue. L'arrivée d'une jeune et belle femme dans le voisinage viendra troubler la vie faussement paisible de cette résidence pleine de non-dits.


J'ai adoré la légèreté du premier livre et son ton humoristique et sarcastique, démystifiant la vie secrète de ces écrivains tant admirés, et j'ai retrouvé ce ton dans Tamara Drewe, avec une intensité dramatique en plus qui donne une profondeur absente dans le premier à ce roman graphique qui se lit, vraiment, comme un roman. 
J'admire également la précision des dessins, l'authenticité des émotions, la caractérisation de chaque personnage, et j'ai pris un grand plaisir à enchaîner les deux lectures!


mercredi 3 juin 2015

Mes cent Démons! de Lynda Barry






















Les cent démons, c'est avant tout un exercice de peinture, à partir d'une pierre à encre et d'un bâton d'encre, à créer les démons qui révéleront les démons intérieurs.
Des démons intérieurs, Lynda en a pas mal, à commencer par la souffrance d'avoir une mère peu aimante mais aussi un secret qu'elle s'est appliquée à effacer de sa mémoire.
Originaire en partie des Philippines mais rousse aux taches de rousseur, élevée par une mère acariâtre et aigrie et une grand-mère beaucoup plus affectueuse dans une banlieue populaire américaine, Lynda est un garçon manqué mal dans sa peau, un peu décalée, inadaptée qui ne rêve que de s'intégrer.
On apprend, par ce roman composé de courts chapitres, ses débuts d'artiste, ses expériences précoces des drogues et de l'amour, son mal-être et les influences de ses origines philippines.
A la quarantaine passée, Lynda Barry se retourne vers cette enfance qu'elle essaie d'analyser, tentant de comprendre la nature de ses oublis et de ses comportements, bafouant si nécessaire les idées figées et préconçues qu'on peut avoir sur la résilience des enfants en difficulté psychologique.
Outre ce travail d'analyse, l'originalité de cet album, c'est ces double pages qui introduisent à chaque fois le chapitre, composées sous forme de scrapbooking rappelant les illustrations qui suivent avec rajouts de photos, de découpages papier etc... bref un vrai travail de création.
Ce roman graphique a fait partie de la sélection officielle du Festival d'Angoulême 2015. Lynda Barry est une artiste connue depuis de nombreuses années aux Etats-Unis pour ses publications dans les journaux. A ce propos, on a souvent tendance à oublier, fiers de la production de notre pays, que les Etats-Unis regorgent d'auteurs de bande-dessinée tous plus talentueux les uns que les autres.

Cette capacité à exister de façon morcelée, c'est ce que les adultes appellent la résilience. Et je pense qu'en un sens c'est une forme cruelle de résilience qui fait croire aux adultes que les enfants oublient les traumatismes.





mardi 2 juin 2015

changer la vie d'Antoine Audouard

Si le début du roman m'a légèrement déstabilisée - le titre du chapitre en anglais, sans doute le titre ou les paroles d'une chanson, l'interpellation d'un "tu", des références au Mépris... - mais agréablement surprise, passé quelques pages, le récit s'installe peu à peu et se lit de plus en plus aisément.
1981, l'année de l'élection de François Mitterrand, source de promesses d'une nouvelle vie pour une bonne partie des intellectuels dont les jeunes André et François font partie. autour d'eux on milite, on argumente, et du haut de ses 30 années de recul, André émet des réserves sur cette promesse de changements.
1981, c'est surtout pour nos deux jeunes étudiants l'année qui fera sans doute d'eux des hommes. Tous deux s'embarquent, suite à la rencontre d'une riche Américaine qu'ils sont chargés d'escorter pour un soir, à New York pour y travailler tout un été.
Jamais Antoine Audouard ne tombe dans la nostalgie, les regrets ou le paternalisme, au contraire le ton est frais, moderne, le livre est un plaisir à lire. Il touche sans en avoir l'air des thèmes tels que la résistance et la torture par le personnage de Jenny qui m'a particulièrement touché. Les personnages sont attachants, qu'ils soient secondaires ou même à peine évoqués et je serais bien restée un petit moment supplémentaire avec eux.
  Les phrases, entrecoupées de dialogues en discours indirect libre, font la part belle à l'anglais - j'avoue que ce n'est pas toujours très naturel -, expressions qu'un traducteur critique s'empresse de traduire et de commenter.
J'avoue, j'étais un sceptique au moment de la réception du livre, m'attendant à une écriture plus classique et nostalgique et au fur à et mesure que j'avançais dans le récit mon plaisir grandissait.

Je remercie Babelio et Gallimard pour cet envoi!


Ain't that a bitch?" dit-il en s'essuyant le front, puis il me secoua la main. "André, so glad you made it here. Le dernier stagiaire qu'on a perdu a fini par être retrouvé dans l'Hudson au bout de trois mois; avec toi on est en progrès..."

jeudi 28 mai 2015

Claude Gueux, de Victor Hugo

Bref, percutant, émouvant et pamphlétaire, voici un petit texte qu'il serait dommage de ne pas lire.
Victor Hugo y reprend, et romance légèrement, la condamnation et exécution de Claude Gueux,  ouvrier parisien et pauvre emprisonné cinq ans pour vol puis exécuté pour le meurtre de M. Delacelle, directeur des ateliers de la centrale de Clairvaux.

On suppose aisément qu'avant que Victor Hugo ne s'intéresse à Claude Gueux en 1834, celui-ci n'était considéré que comme tout au plus un petit criminel méritant, sans doute, la condamnation à mort pour homicide, d'autant plus qu'il était incarcéré depuis plusieurs années, fréquentait avant cela une prostituée et était un homme de peu d'éducation.
Victor Hugo, dont l'objectif est de faire le procès de la peine de mort - déjà quasiment abandonnée en Italie, ou en Autriche, avant d'être abolie dans les décennies qui viendront -, reprend donc le récit de ce procès sous une forme légèrement romancée, d'apparence factuelle, mais d'apparence seulement. Son intérêt est, bien sûr, de rallier le lecteur à sa cause et pour cela, il choisira le sentiment.
Ainsi, la compagne de Claude Gueux ne se prostituera que suite à son incarcération, pour faire vivre leur enfant. Claude Gueux lui-même sera présenté comme un homme humble, réservé et ne se séparant pas ni des ciseaux de couturière de sa compagne ni du livre qu'elle lisait, l'Emile de Rousseau - choisi symboliquement par Hugo -  mais qui, tel l'aimant, attirera les autres détenus à lui, provoquant la jalousie et la colère du chef d'ateliers.
Ce sera la séparation imposée de Claude d'avec Albin, son compagnon - prenez le sens que vous voudrez donner à ce terme - celui qui partage son pain avec l'homme toujours affamé, et l'indifférence feinte, ensuite, aux supplications de Claude pour retrouver ce compagnon, qui provoquera le sentiment exacerbé d'injustice que ressentira Claude, qu'il ruminera, jusqu'à revendiquer la mise à mort de Delacelle comme seule justice possible.
Justice et humanité s'affrontent alors. Pour Claude, ce meurtre est une évidence, même s'il doit provoquer sa propre mort. Victor Hugo tourne si habilement le récit que bien sûr le lecteur considère que Claude Gueux ne mérite pas cette condamnation à mort, si injuste, si cruelle, tout comme le lecteur remettra en cause le système judiciaire défaillant, répressif quand il aurait fallu qu'il soit éducatif.
Un juge mécontent, dessin de Victor Hugo
La version que j'ai achetée est celle du Livre de Poche à 1.50€, et bien la préface et les nombreuses annotations de bas de pages de Emmanuel Buron, maître conférencier à Rennes, méritent largement le détour, même si ces dernières sont parfois clairement destinées à un public étudiant.
Claude Gueux suit de quelques années le plus connu Le Dernier Jour d'un Condamné dont il y ici un extrait percutant de la préface. Hugo y remettra en question l'humanisme de Voltaire et des philosophes des Lumières pour revendiquer une solidarité plus chrétienne.
Ce livre se lit en une heure, donc n'hésitez plus.